Mallarmé — Intervalles et espaces vides

Cours par date, Histoire, Mars, Typographie | Samedi 14 mars 2009 17:45

Marcel Broodthaers, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard - Édition, d’après le poème de Stéphane Mallarmé, 90 exemplaires sur papier mécanographique transparent, 1969. Ci dessous : une double page du Coup de dé et  une épreuve corrigée par Mallarmé, pages 6 et 7 © BnF/Réserve des livres rares


L’attaque lancée par Marinetti dans le manifeste de 1914 contre la tradition typographique conduit à s’interroger sur les propriétés proprement plastiques de ce que Tschichold appellera la « nouvelle typographie » et sur la distance prise avec les productions « classiques » auxquelles elles s’opposent. Les origines de cette révolution esthétiques sont peut-être à chercher dans Un Coup de dés jamais n’abolira le hasard, poème de Stéphane Mallarmé publié en 1914 dans La Nouvelle Revue française.

Dans le Coup de dés, Mallarmé éclate la composition - c’est ce qui saute aux yeux. Les bribes de textes sont dispersées dans l’espace de la page, lisibles de manière autonome mais se prêtant tout aussi bien à une lecture continue dont le rythme n’est évidemment plus guidé par la grille héritée de plus de 5000 ans d’histoire de l’écriture. Commencer à écrire en haut, en bas, à droite ou à gauche, puis continuer de manière régulière jusqu’à remplir l’espace disponible, rempli parce que disponible, disponible donc à remplir. Mallarmé rompt avec cette logique évidente qui procédait d’une lecture fondée sur l’oubli de l’espace qui la rendait possible. La trame du « texte », du latin tessere - tisser - terme originaire du XIIe siècle, est déconstruite dans le principe même de sa définition.

Cependant, ce n’est pas tant dans cet éclatement que réside la nouveauté du Coup de dés que dans l’espace qu’il révèle. Anne-Marie Christin explique à ce sujet : « Troubler la donne en annonçant des vides. La volonté d’innovation qui est à l’origine du Coup de dés n’était pas de changer la langue, mais d’exploiter autrement l’espace occupé jusque-là en son seul “milieu” par les poèmes. [...] Telle est l’unique “nouveauté” qu’il revendique :”un espacement de la lecture”. “les ‘blancs’,en effet, insiste-t-il, assument l’importance, frappent d’abord »(1)
Mais de la même manière que les limites du langage ne peuvent se tracer que de l’intérieur, le vide ne peut que se montrer. Le Coup de dés offre bien plus à voir que des espaces blancs, il montre l’articulation logique qui rend la lecture possible. Le sujet du poème réside moins dans ce qui est typographié, incarné dans l’écriture, que dans ce qui est désigné par les limites du langage - graphique. Il exhibe un espace vide sur lequel se découpe la forme, répondant ainsi à la remarque d’Adrian Frutiger, pour qui - en architecture comme en design graphique - « l’art ne réside pas dans les matériaux, mais dans les espaces intermédiaires »(2) . Cette inversion fait du vide du Coup de dés un élément actif structurant, dont l’étendue n’est plus subordonnée à une forme dont il était la chute, l’excédent et la limite. Exposer un silence, c’est lui donner une valeur jusqu’alors inconcevable. Emil Ruder rappelle que « Pour la Renaissance italienne, le vide ne joue qu’un rôle secondaire, il ne fait qu’entourer le sujet. [...] L’Art Moderne, au contraire [...] donne à la surface vide la même valeur qu’aux autres éléments. La surface vide ne fuit plus, elle s’impose dans un rapport de tension. Le blanc agit jusqu’à la limite de la surface ».(3)

Egon Schiele, Prunier, 1909 / Joseph Müller-Brockmann, Affiche pour une exposition sur l’art concret zurichois, 1979. Ci-après : Cornel Windlin, Die schweizer Autobahn, Museum für Gestaltung, Zurich, 1999

Marcel Broodthaers s’approprie l’objet graphique de Mallarmé d’une manière plus théorique, en substituant aux bribes de texte des blocs noirs de mêmes dimensions. Ironie d’une intervention didactique qui exhibe la structure du poème par la suppression du signe linguistique : démonstration plus efficace que les meilleurs commentaires. Broodthaers donne ainsi à lire cette absence en poussant la logique mallarméenne jusqu’à ses limites. Ce faisant, il recompose a posteriori ce qui est au principe de toute mise en page : une maquette abstraite faite de noirs et de blancs. Une telle esquisse n’est-elle pas composée de « faux textes », « fausses images », blocs de densités différentes aussi bien destinés à remplacer temporairement des éléments à l’existence encore incertaine qu’à faciliter un travail de composition alors détaché des « contenus » qu’il entend mettre en espace ?

L’espace est un champ de lutte entre le noir et le blanc qui enregistre les hésitations d’un graphiste - arbitre partagé entre l’envie de parler et le besoin de respirer. La parole du graphiste dessine en creux cette respiration au rythme inconstant, dont les modulations recomposent sans cesse un espace qui n’en est plus un. Les propositions de Tschichold, Bayer, Lissitzky, de Müller-Brockman et des fonctionnalistes suisses, et de très nombreux graphistes contemporains sont autant de notes en bas des pages de Mallarmé.

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(1) Anne-Marie Christin, L’image écrite ou la déraison graphique, Flammarion, 1995, p.114
(2) Adrian Frutiger, L’homme et ses signes, Atelier Perrousseaux, 2004, p. 148
(3) Emil Ruder, Typographie, Verlag Niggli

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