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Langage et typographie

Histoire, Langage, Livraison, Typographie | Dimanche 4 avril 2010 12:34

Livraison, revue d’art contemporain, et, à l’occasion de ce numéro, revue de design graphique,
se propose d’investir le champ du langage et de la typographie.

Matière physique de l’écriture et de la pensée qu’elle matérialise, la typographie est le lieu d’une rencontre entre un contenu linguistique et un signe plastique, entre une idée et une mise en forme destinée à la fixer. Le caractère typographique cependant, de par sa forme, son origine et son style, engage dans cette rencontre sa propre histoire, se faisant ainsi le vecteur d’une signification concurrente impossible à négliger. De cette superposition des signes - plastique / linguistique - naît un métadiscours, discours sur le discours dont les modalités d’énonciation sont déterminées par les infinies possibilités offertes par la création typographique.

La forme de la lettre fait référence à une culture, une époque, un contexte. À travers la superposition de langages typographiques d’époques différentes, l’History de Peter Bil’ak réactualise ces références en répondant à Frutiger par la surenchère : Univers inversé, l’History émerge bruyamment d’un mélange additif, là où l’ossature dépouillée du caractère de Frutiger procédait d’une synthèse soustractive. Une « Histoire » également mise en perspective dans les contributions de Benoît Buquet, Sonia de Puineuf ou encore Victor Guégan, à la lumière du langage des avant-gardes. En s’appuyant sur l’agitation artistique du début du XXe siècle, Olivier Deloignon aborde quant à lui l’immédiateté du signe tel qu’il s’impose au regardeur dans le temps de la lecture. Mais si le langage du signe peut se déduire de ses mutations historiques, la linéale, dépourvue d’empattement semble défier cet héritage : Annick Lantenois poursuit ainsi la réflexion autour de la radicalité fonctionnaliste, et de la volonté de « négocier avec les connotations négatives associées au vide et au néant » ouvertes par le XXe siècle.

Cette question de la connotation, par-delà sa valeur morale, est l’occasion pour Stéphane Darricau, de revenir sur la problématique du choix d’un caractère - parmi d’autres - et des conséquences de ce choix. Un texte littéraire, une enseigne de magasin, un nom dans le générique d’un film… omniprésente, la forme typographique modifie notre perception de l’information. Pour ma part, j’aborde de ce point de vue la valeur d’usage du caractère, en le réinscrivant dans un contexte de production proprement humain qui détermine pour une bonne part les pratiques, les goûts, les modes, les conventions, les codes et les règles, produit des rapports sociaux dans lesquels sont engagés les producteurs et les lecteurs.
Typographier un mot, une phrase, un texte, c’est en détourner la signification, c’est lui faire dire une chose qui échappe à son énonciation. Robert Bringhurst rappelle à ce sujet que « La typographie est à la littérature ce que la performance musicale est à la composition : un acte essentiel d’interprétation [...]. »(1) La musicalité de la lettre et de la langue est ainsi explorée par Pierre Rœsch, Jean-Baptiste Levée ou encore par le récent travail de Luc(as) de Groot sur les caractères phonétiques. En changeant de point de vue, le langage figuré vient alors prolonger le champ de recherche par la littérature, en prise avec les modulations induites par le dessin de lettre. Récemment sortie du post-diplôme de l’École Supérieure d’Art et de Design d’Amiens, Lucille Guigon explore également le champ de la langue avec une création typographique qui sculpte le texte et en détourne subtilement la perception. Alejandro Lo Celso ancre à sa manière son travail dans l’univers de Perec, à travers une large famille de caractères éponyme ; Roxane Jubert, par le biais d’une collaboration avec l’artiste M.A. Thébault nous livre quant à elle un « jeu » typographique sous contrainte à partir de la sonorité de la lettre J; tandis que Titus Nemeth réintroduit avec le Nassim, les problématiques posées par le rapport entre différents systèmes d’écritures.

Mais la typographie, en tant qu’« art d’écrire artificiellement »(2) reste en prise avec les sciences et la technique. Un champ investi par Caroline Fabès et Sébastien Truchet, eux aussi sortis de l’école d’Amiens, qui déconstruisent de manière systématique et mathématique la matière du texte et de la lettre. Aux limites de la lisibilité, le Minuscule de Thomas Huot-Marchand éprouve les habitudes et les capacités du lecteur. Enfin, c’est au travers de l’articulation signe, mot et texte que Kader Mokaddem présente une série de cartographies textuelles, travail mené avec des étudiants de l’École Supérieure d’Art et Design de Saint-Étienne. Très proche, Fabrice Sabatier interroge pour sa part la forme brève, entre ironie et dérisoire du quotidien.

En ouvrant des pistes de réflexion et des itinéraires croisés, ce numéro particulier se propose d’explorer les rapports que la typographie entretient à l’égard du langage, structurant notre rapport au monde. Figuré typographiquement, le champ de la langue se reconfigure d’une manière transversale, car plus que tout autre pratique plastique, la typographie ne peut se passer de la parole qui la traverse, comme elle ne peut se passer des créateurs attachés à réactualiser ses conditions d’existence.

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(1) Robert Bringhurst, The Element of Typographic Style, Hartley & Marks publishers, quatrième mise à jour de la seconde édition, 2001.
(2) « Ars artificialiter scribendi », selon une formule des années 1440, attribuée à Procope Waldfoghel, et reprise par Roxane Jubert dans Graphisme, typographie, histoire, Flammarion, 2005, p. 38.

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