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Quelques remarques sur le Bauhaus

Bauhaus, Cours par date, Histoire, Mars | Dimanche 29 mars 2009 19:27

Premier Bauhaus et œuvre d’art totale

Le Bauhaus dans sa première période se construit sur le modèle médiéval des corporations d’artisans, modèle très largement idéalisé d’une société égalitaire, ignorant la séparation entre art et artisanat. Ses débuts sont marqués par l’utopie d’une communion entre les arts orientée et tendue vers la réalisation d’une œuvre commune, rendue possible par l’union des artistes et des artisans. Gropius explique ainsi dans le manifeste de 1919 :
« Formons donc une nouvelle corporation d’artisans, sans cette séparation de classes qui dressait un mur de dédain entre artisans et artistes. Nous devons vouloir, concevoir et créer ensemble le nouvel édifice de l’avenir, qui rassemblera en une seule forme peinture, sculpture et architecture et qui, des mains de millions d’artisans, s’élèvera un jour vers le ciel, symbole de cristal d’une foi nouvelle qui s’annonce ».(1) La gravure de Lyonel Feininger accompagnant le texte illustre très littéralement ce programme idéal sous la forme d’une cathédrale expressionniste.
Œuvre d’art totale (Gesamtkunstwerk) ou œuvre d’art unitaire (Einheitskunstwerk) (Die Einheit = l’unité), cette œuvre était censée fonder l’unité d’un peuple qui répondrait à celle des arts. En puisant dans le modèle corporatiste, le Bauhaus se donnerait les moyens de réaliser cette utopie en visant le bonheur des masses.
Le logo de ce « premier Bauhaus » est surchargé de références à cet idéal corporatiste, de la même manière que les productions de cette période sont encore très fortement empruntes d’expressionnisme, bien loin de l’ascèse plastique à laquelle nous ont habitué les productions du second Bauhaus. La période weimarienne est aussi marquée par les peintres (Johannes Itten, Lyonel Feininger), là où Dessau portera la trace des architectes.
Le programme de Gropius répond, dans un certain sens à celui de Wagner, pour lequel l’œuvre d’art de l’avenir (Kunst der Zukunft - le terme Gesamtkunstwerk n’est pas vraiment utilisé par Wagner) doit être réalisée par et pour le peuple qui, au bout du compte, serait censé se produire lui-même comme une œuvre d’art. « La grande œuvre d’art totale qui devra englober tous les genres de l’art pour exploiter en quelque sorte chacun de ces genres comme moyen, pour l’annihiler en faveur du résultat d’ensemble [...], c’est-à-dire pour obtenir la représentation absolue, directe, de la nature humaine accomplie, l’esprit ne reconnaît pas cette grande œuvre d’art totale comme l’acte volontairement possible d’un seul, mais comme l’œuvre collective nécessairement supposable des hommes de l’avenir. »(2)
Nécessité commune, l’art doit fédérer toutes les classes sociales, il doit être rendu accessible par le théâtre, la représentation. L’opéra sera la forme chargée de rendre le mythe accessible, un mythe qui rejoint à cet endroit le politique. La construction de Bayreuth à partir de 1874 s’accompagne cependant d’une réduction du programme wagnérien au seul peuple allemand.
« Et c’est pourquoi il [Wagner] visera délibérément, avec la fondation de Bayreuth, un but politique : celui de l’unification, par la célébration et par le cérémonial théâtral, du peuple allemand (unification comparable à celle de la cité dans le rituel tragique). Et c’est en ce sens fondamental qu’il faut comprendre l’exigence d’une “œuvre d’art totale”. La totalisation n’est pas seulement esthétique : elle fait signe en direction du politique. »(3)
Mais si le premier Bauhaus emprunte à Wagner l’idée d’œuvre d’art totale, il se distingue radicalement de cette réduction nationaliste. Alors que la formation de l’« homme nouveau » procède, chez les Nazis, d’une communauté fondée sur la « pureté de la race », le Bauhaus se construira quant à lui, autour de la volonté d’unir l’art et la vie.

Second Bauhaus

Itten démissionne en 1923 et laisse la responsabilité du Vorlehre - cours préliminaire - à Moholy-Nagy. Le Bauhaus s’installe à Dessau en 1925. Deux nouvelles matières sont introduites : la sociologie et la biologie.
Cette période est marquée, selon Eric Michaud, par un « tournant vers le biologique ». En effet, là où le premier Bauhaus entendait réaliser l’utopie d’une œuvre d’art collective, le second Bauhaus, en prise avec le contexte industriel de Dessau plus enclin à favoriser la commande, et sous l’influence de nouvelles personnalités comme Moholy-Nagy, va s’orienter vers la recherche de « formes-types » adaptées à des « besoins-types ». « D’accord avec Moholy-Nagy pour façonner la vie, Gropius était convaincu que la tâche des architectes et des designers était de définir des “formes-types” qui seraient les réponses “standards” répondant à des “besoins-types”. »(4)
Ce tournant ne se caractérise pas seulement selon Michaud par la recherche de ces formes « standard » mais bien plus par la volonté d’éduquer inconsciemment l’homme, déplaçant ainsi la finalité de l’œuvre, de l’objet matériel à la vie elle-même. « Et c’était enfin parce qu’il pensait que l’art était capable de façonner “biologiquement” le vie comme une “œuvre totale” et non pas du tout par la “raison et l’intellect” - que Moholy-Nagy pouvait définir l’art comme “l’éducation inconsciente de l’homme”. »(5)
Par ailleurs, on ne passe plus de la matière à la forme, mais de la forme modulable à l’objet. Les objets sont neutres parce qu’ils n’expriment que leur fonction. Un scénario illustré de Breuer en 1926 montre à ce sujet l’évolution du fauteuil, depuis son origine expressionniste centrée sur la forme, jusqu’à l’absence même de l’objet devenu « colonne d’air élastique » destinée à épouser l’utilisateur qu’elle supporte autant qu’à le placer dans la posture adaptée à la morphologie humaine, à « corriger » sa posture. Cette « orthopraxie », toujours d’après le terme de Michaud dicte les comportements du corps et en fixe les limites.

Les artistes du Bauhaus, dans leur volonté de réduire l’objet à sa seule fonction, iraient jusqu’à le faire disparaître. Théoriquement, le corps devrait se passer de la matière, et le texte de la typographie. Le caractère de Bayer - que je détaillerai plus loin - est l’équivalent de cette colonne d’air : un objet invisible dont la seule fonction est de servir l’utilisateur. Ce fonctionnalisme se retrouvera par ailleurs chez Béatrice Warde, collaboratrice de la revue anglaise The Fleuron. Dans un essai de 1956, cette dernière compare la typographie à un verre en cristal utilisé par les connaisseurs pour apprécier la robe d’un vin - le contenant étant censé s’effacer au profit d’un contenu qu’il s’agt de valoriser. On peut aussi rappeler cette phrase de John Cage, qui, en observant un orage à travers les fenêtres des Lake Shore Drive Apartments, construits à Chicago par Mies Van Der Rohe autour des années 1950, fit remarquer « Mies n’a-t-il pas eu une bonne idée d’inventer l’éclair ? »

Le Bauhaus replace la fonction de l’objet au centre du processus de création. L’opposition entre le beau et l’utile, lieu commun de l’histoire récente de l’art recouvrant grossièrement celle entre art et artisanat est renversée. Rappelons que la conception kantienne du beau distingue la beauté de l’objet de ce qu’il peut y avoir d’agréable dans sa consommation ou de la valeur qu’il peut avoir pour la morale. « Le beau est l’objet d’une satisfaction désintéressée » (interesseloses Wohlgefallen). Pour Kant, la beauté est la « forme de finalité d’un objet en tant qu’elle est perçue en celui-ci sans représentation d’une fin ». La forme de l’objet est sa finalité mais elle n’a pas de fin, c’est à dire pas de but, ni de fonction. Le second Bauhaus place la beauté de l’objet dans sa fonction. Celui-ci n’est plus un objet de contemplation, il impose une action, une morale à l’utilisateur.

L’exemple d’Herbert Bayer et l’alphabet universel

Herbert Bayer est responsable du département d’imprimerie du Bauhaus de 1925 à 1928
Dans son alphabet universel de 1925, Herbert Bayer opère une réduction de la forme des lettres à leurs éléments signifiants. Les lettres rondes - a, b, c, d, e, g, n, o, p, q, u - sont construites sur la base d’un cercle toujours identique, auquel les droites apportent une modalité, qui va permettre aux signes de se distinguer les uns des autres. La différence de position d’une même verticale à droite ou à gauche de ce module circulaire va distinguer le d du b par exemple. Cet ensemble de lettres est un alphabet quasi théorique qui formalise des idéaux-types.

Par une approche très structuraliste, Bayer organise un système de 26 signes dont les formes, loin d’être le produit d’un unique procédé de simplification trop souvent pris comme invariant de l’identité formelle des productions des avant-gardes, satisfait des critères précis. Le dessin de la lettre est déterminé par la place que celle-ci occupe dans le système et par les modalités qui la distinguent des autres. L’élimination des capitales, redondantes, permet de réduire le corpus de signes à un minimum nécessaire à la composition des textes (6).

En supprimant les accidents « akzidenz » (7) des caractères sans empattements du XIXe siècle, Bayer supprime aussi les dernières traces de cursivité témoignant de leurs origines, mettant ainsi fin à un processus de soustraction initié avec le Romain du roi à la fin du XIIe siècle. Cette rupture, loin de représenter la « négation » de 2000 ans d’histoire de l’écriture en occident - comme l’avance Ladislas Mandel, défenseur amer d’une typographie « latine » propre à flatter l’ego des typographes nationaux censés détenir le monopole d’un héritage humaniste nous préservant du « harcèlement des Linéales impersonnelles et tentaculaires » -marque plutôt le début d’une nouvelle approche de la création typographique. (8)

Bayer concentre une histoire qui n’est pas niée, mais absorbée : en construisant la lettre plus qu’en la dessinant, il prolonge très directement une évolution naturelle du caractère typographique, dont la référence formelle à l’écriture manuscrite n’a plus aucune raison d’être. Ainsi libéré de cette charge historique, il va pouvoir considérer la lettre comme un élément muet, dont la signification dépendra plus de ses éléments discriminants (les éléments qui la distinguent des autres lettres) que de sa forme « en soi ».

Considérant que la lecture procède de l’identification de la forme des mots plus que de celle des lettres, on peut dire que ces caractères ne répondent cependant que très partiellement à ce programme. Le caractère Futura, dont la topologie est proche des dessins de Bayer, bien que très utilisé, n’est pas d’une grande lisibilité.

Le formatage de la typographie devrait alors se poursuivre, aux yeux de Bayer, par celui du langage, et par conséquent, de la pensée. « Dès que nous aurons réalisé de nouveaux caractères sur la base de la réorganisation des signes typographiques, il faudra nécessairement réorganiser le langage. » (9)

Bayer signe par ailleurs en 1930 dans la revue Uhu un article intitulé, de manière relativement ambiguë « Zieh dich aus - und du bist Grieche »(10) (« Déshabille toi - tu auras l’air d’un Grec »). Un « air grec » qui semble répondre à la définition des « antiques » (Linéales dans la classification Vox), caractères ainsi nommés par Thibaudeau dans sa classification de 1921 en référence aux inscriptions lapidaires grecques, dépourvues d’empattements.
La question de l’habillement se retrouve par ailleurs bien plus tard chez Frutiger, auteur de l’Univers, qui qualifiera les propriétés stylistiques de la lettre d’« habillement flou », par opposition au squelette, à la structure. Pour Bayer comme pour Frutiger, il semble possible de distinguer les propriétés essentielles de la lettre de ses propriétés accidentelles (styles, empattements, variantes de formes, etc.). L’essence d’une lettre réside, pour l’un comme pour l’autre, dans un squelette débarrassé d’une charge contingente produite par l’histoire des formes, dont il serait possible (et nécessaire) de se débarrasser. L’évidente nudité de l’antique dépouillée de ses empattements superflus semble s’imposer dans cette recherche sur la forme. L’Univers pensé par Frutiger répond dans ce sens à celui qu’imaginait Bayer, subsumant l’histoire de la typographie dans ce qu’elle semble avoir d’universel.

Le récent caractère History de Peter Bil’ak procède de manière inverse. L’History est en fait une gamme de 21 caractères. Le premier est un squelette, une base « linéale » ayant des proportions de capitale romaine. Les 20 autres sont les accessoires : empattements, graisses, décorations surchargées du XIXe siècle, etc. qui ne fonctionnent qu’en se superposant au caractère de base. Les possibilités combinatoires sont autant de variantes qui revisitent l’histoire de la typographie. Cet Univers inversé répond à Frutiger par la surenchère, démontrant avec ironie que la création typographique peut tout aussi bien procéder d’une soustraction fonctionnaliste que d’une addition des contraires.

(1) Walter Gropius, Manifeste du Bauhaus, 1919
(2) Wagner, « L’œuvre d’art de l’avenir », dans Œuvres en prose, Delagrave, 1907, cité par Glenn W. Most, « Nietzsche, Wagner et la nostalgie de l’œuvre d’art totale », dans L’Œuvre d’art totale, sous la direction de Jean Galard et Julian Zugazagoitia, Gallimard, 2003
(3) Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Le mythe nazi, éditions de l’Aube, 1991.
(4) É. Michaud, « Œuvre d’art totale et totalitarisme », dans L’Œuvre d’art totale, sous la direction de Jean Galard et Julian Zugazagoitia, Paris, Gallimard, 2003, p. 55.
(5) Ibid. p. 59.
(6) Rappelons que l’allemand requiert dans sa forme écrite l’utilisation de capitales pour les noms propres.
(7) Le terme « akzidenz » est une traduction de accident, signifiant les légères imperfections propres aux caractères sans empattements du XIXe.
(8) L. Mandel, Écritures, miroir des hommes et des sociétés, Reillanne, Atelier Perrousseaux, 1998.
(9) H. Bayer, « Versuch einer neuen Schrift und Struktur des Aussenwerbung », Offset, 7, 1926, pp. 398-400 ; trad. dans Bauhaus 1919-1929, op.cit. (n. 20), p. 109.
(10) Un titre qui pourrait avoir été emprunté à la chanson populaire, « Zieh dich aus, Petronella », composée par Kurt Tucholsky et mis en musique par Friedrich Hollaender, célèbre cabarettiste des années 1920.

Le Bauhaus — iconographie

Bauhaus, Cours par date, Mars | Dimanche 29 mars 2009 19:23

De Stijl

Le Bauhaus de Dessau — Arte Architectures

Bauhaus, Cours par date, Mars | Dimanche 29 mars 2009 19:21

Architecte : Walter Gropius
Réalisation : Frédéric Compain
Coproduction : ARTE France, Les Films d’Ici, La Direction de l’Architecture et du Patrimoine, Le Centre Pompidou (2000)

Architecture — Arte

Mallarmé — Intervalles et espaces vides

Cours par date, Histoire, Mars, Typographie | Samedi 14 mars 2009 17:45

Marcel Broodthaers, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard - Édition, d’après le poème de Stéphane Mallarmé, 90 exemplaires sur papier mécanographique transparent, 1969. Ci dessous : une double page du Coup de dé et  une épreuve corrigée par Mallarmé, pages 6 et 7 © BnF/Réserve des livres rares


L’attaque lancée par Marinetti dans le manifeste de 1914 contre la tradition typographique conduit à s’interroger sur les propriétés proprement plastiques de ce que Tschichold appellera la « nouvelle typographie » et sur la distance prise avec les productions « classiques » auxquelles elles s’opposent. Les origines de cette révolution esthétiques sont peut-être à chercher dans Un Coup de dés jamais n’abolira le hasard, poème de Stéphane Mallarmé publié en 1914 dans La Nouvelle Revue française.

Dans le Coup de dés, Mallarmé éclate la composition - c’est ce qui saute aux yeux. Les bribes de textes sont dispersées dans l’espace de la page, lisibles de manière autonome mais se prêtant tout aussi bien à une lecture continue dont le rythme n’est évidemment plus guidé par la grille héritée de plus de 5000 ans d’histoire de l’écriture. Commencer à écrire en haut, en bas, à droite ou à gauche, puis continuer de manière régulière jusqu’à remplir l’espace disponible, rempli parce que disponible, disponible donc à remplir. Mallarmé rompt avec cette logique évidente qui procédait d’une lecture fondée sur l’oubli de l’espace qui la rendait possible. La trame du « texte », du latin tessere - tisser - terme originaire du XIIe siècle, est déconstruite dans le principe même de sa définition.

Cependant, ce n’est pas tant dans cet éclatement que réside la nouveauté du Coup de dés que dans l’espace qu’il révèle. Anne-Marie Christin explique à ce sujet : « Troubler la donne en annonçant des vides. La volonté d’innovation qui est à l’origine du Coup de dés n’était pas de changer la langue, mais d’exploiter autrement l’espace occupé jusque-là en son seul “milieu” par les poèmes. [...] Telle est l’unique “nouveauté” qu’il revendique :”un espacement de la lecture”. “les ‘blancs’,en effet, insiste-t-il, assument l’importance, frappent d’abord »(1)
Mais de la même manière que les limites du langage ne peuvent se tracer que de l’intérieur, le vide ne peut que se montrer. Le Coup de dés offre bien plus à voir que des espaces blancs, il montre l’articulation logique qui rend la lecture possible. Le sujet du poème réside moins dans ce qui est typographié, incarné dans l’écriture, que dans ce qui est désigné par les limites du langage - graphique. Il exhibe un espace vide sur lequel se découpe la forme, répondant ainsi à la remarque d’Adrian Frutiger, pour qui - en architecture comme en design graphique - « l’art ne réside pas dans les matériaux, mais dans les espaces intermédiaires »(2) . Cette inversion fait du vide du Coup de dés un élément actif structurant, dont l’étendue n’est plus subordonnée à une forme dont il était la chute, l’excédent et la limite. Exposer un silence, c’est lui donner une valeur jusqu’alors inconcevable. Emil Ruder rappelle que « Pour la Renaissance italienne, le vide ne joue qu’un rôle secondaire, il ne fait qu’entourer le sujet. [...] L’Art Moderne, au contraire [...] donne à la surface vide la même valeur qu’aux autres éléments. La surface vide ne fuit plus, elle s’impose dans un rapport de tension. Le blanc agit jusqu’à la limite de la surface ».(3)

Egon Schiele, Prunier, 1909 / Joseph Müller-Brockmann, Affiche pour une exposition sur l’art concret zurichois, 1979. Ci-après : Cornel Windlin, Die schweizer Autobahn, Museum für Gestaltung, Zurich, 1999

Marcel Broodthaers s’approprie l’objet graphique de Mallarmé d’une manière plus théorique, en substituant aux bribes de texte des blocs noirs de mêmes dimensions. Ironie d’une intervention didactique qui exhibe la structure du poème par la suppression du signe linguistique : démonstration plus efficace que les meilleurs commentaires. Broodthaers donne ainsi à lire cette absence en poussant la logique mallarméenne jusqu’à ses limites. Ce faisant, il recompose a posteriori ce qui est au principe de toute mise en page : une maquette abstraite faite de noirs et de blancs. Une telle esquisse n’est-elle pas composée de « faux textes », « fausses images », blocs de densités différentes aussi bien destinés à remplacer temporairement des éléments à l’existence encore incertaine qu’à faciliter un travail de composition alors détaché des « contenus » qu’il entend mettre en espace ?

L’espace est un champ de lutte entre le noir et le blanc qui enregistre les hésitations d’un graphiste - arbitre partagé entre l’envie de parler et le besoin de respirer. La parole du graphiste dessine en creux cette respiration au rythme inconstant, dont les modulations recomposent sans cesse un espace qui n’en est plus un. Les propositions de Tschichold, Bayer, Lissitzky, de Müller-Brockman et des fonctionnalistes suisses, et de très nombreux graphistes contemporains sont autant de notes en bas des pages de Mallarmé.

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(1) Anne-Marie Christin, L’image écrite ou la déraison graphique, Flammarion, 1995, p.114
(2) Adrian Frutiger, L’homme et ses signes, Atelier Perrousseaux, 2004, p. 148
(3) Emil Ruder, Typographie, Verlag Niggli